La friche est un terrain qui n’est pas cultivé, où poussent les fleurs sauvages et les herbes folles. Un lieu où se terre la sauvagine, et sur lequel se complaisent les dernières espèces en liberté. Un sol laissé à l’abandon, qui ne reçoit ni engrais, ni poison. Qui ignore le soc de la charrue.

Autant dire, vous l’aurez aisément deviné, que les créateurs auxquels est consacré ce modeste site ne figurent pas sur le fronton des temples de l’art officiel et labellisé. Il s’agit essentiellement de personnes de modeste condition: artisans, ouvriers, paysans ou marginaux. N’y voyez surtout pas des excentricités dépourvues de sens, ou de simples objets de curiosité. Vous vous tromperiez lourdement! Dans cette société terriblement organisée, où le cauchemar sera bientôt remboursé par la sécurité sociale, ils nous offrent le rêve! Dans un monde désenchanté, ces hommes et ces femmes nous ouvrent les portes du merveilleux. A travers ces œuvres qui conjuguent jubilation et subversion, ils révèlent une inventivité débridée. Voyons-y les manifestations d’une imagination sans borne et délivrée de toute contrainte.




Joe Ryczko.



mardi 5 janvier 2010

De l'art paléolithique contemporain.

Article publié dans "Les Friches de l'Art" numéro 34.




« Bien des paléontologues humains ou des préhistoriens sont en fait des poètes. Seulement, ils ne l’avouent pas toujours ».
André Leroi-Gourhan.



L’aube de l’art se situe sans doute au paléolithique supérieur. Mais ses origines sont plus anciennes encore et resteront à jamais ignorées. Quelques créateurs contemporains, qui s’efforcent de remonter aux sources de l’art, tentent de recréer,
de restituer ce qu’ils s’imaginent être les premiers balbutiements de l’art. Nous ne connaîtrons, bien sûr, jamais la réalité de celui-ci. Toutefois, rien ne nous interdit de l’imaginer. Le paléolithique constitue ainsi une prodigieuse source d’inspiration. Un formidable stimulus. Un temps mythique qui excite l’imagination et la rend propre à réinventer, à recréer l’art élémentaire d’alors. Plutôt que de penser le renouvellement de l’art occidental à partir de modèles extérieurs comme ce fut le cas au début du vingtième siècle, il est possible de tenter de le faire à partir de l’art paléolithique, ou de l’art supposé tel. Car si nous connaissons la réalité concrète de l’art océanien, de l’art africain ou de l’art aborigène australien grâce aux collections visibles dans nos musées, il n’est guère aisé de se faire une idée exacte de ce que fut réellement l’art paléolithique. En effet, nous n’en connaissons que des bribes, ou de rares témoignages. Certes, des peintures pariétales, des gravures subsistent et quelques sculptures ont été découvertes ici ou là. Toutefois, la totalité des œuvres réalisées sur des supports périssables a disparu à tout jamais. Mais c’est précisément cette ignorance, cette rareté, cette connaissance lacunaire de l’art paléolithique, qui constituent puissamment l’imagination. Cette recherche aléatoire d’un art archaïque, que par goût du jeu et par référence à Joseph Delteil, nous appelons paléolithique contemporain, joue aujourd’hui le rôle dévolu à l’art nègre au siècle précédent. Il faut y voir le moyen de recréer l’art de ce temps. Ce que nous ont enseigné les cultures extra-européennes a fécondé l’art du vingtième siècle. Il nous faut tenter de trouver ce que peuvent nous apporter les cultures européennes du passé lointain. Ultime quête pour un nouveau recommencement. Ce retour à l’archaïsme, perceptible dans tout l’art actuel, se révèle être une manière de contester la modernité dans sa forme techniciste, rationaliste, et matérialiste. C’est aussi, pour l’artiste, l’occasion de repenser son rapport au monde et de se mettre en harmonie avec lui. La fonction de l’art n’est elle pas d’ouvrir le champ de la conscience à autre chose que la perception rationnelle de la réalité? Dans un monde en proie au désenchantement, se fait sentir le besoin de réintroduire une part de rêve, de magie, de mystère dans l’art. Renouer avec des supposées traditions esthétiques fort éloignées dans le temps et situées dans un autre espace culturel serait donc une façon d’en finir avec la tyrannie de l’innovation, de s’affranchir de la recherche de la nouveauté pour la nouveauté. Cette préoccupation est partagée par nombre de créateurs contemporains dont la démarche se nourrit de la nostalgie des temps passés ou la transcendance du divin imprimait la trace du sacré dans l’œuvre la plus humble. L’homme a besoin d’un art à son échelle dans lequel il puisse retrouver une dimension spirituelle.
Joseph Delteil, en s’installant à la Tuilerie, rêvait de redevenir le premier homme. C’est là qu’il
rédigea son livre fameux intitulé « la cuisine paléolithique ». « C’est la cuisine qui apparaît dès le commencement, par pur instinct, simple appétit, entre l’homme et le monde » écrivait-il alors. « La civilisation moderne, voilà l’ennemi ! Il s’agit de redevenir des sauvages, vierges de sens et d’esprit comme au premier matin » ajoutait-il avec le brio que nous lui connaissons. Ce qu’il préconisait pour l’art du manger, nous le revendiquons pour les arts plastiques. C’est dans cet esprit-là que nous avons choisi d’utiliser le terme de paléolithique pour qualifier cette démarche artistique néo-primitiviste. C’est aussi une manière d’en finir avec le concept d’avant-garde complètement dépassé, et de faire un pied de nez à l’histoire de l’art. En la matière, tout indique que l’évolution s’effectue sur un mode buissonnant et non pas linéaire. Privilégier cette recherche, c’est faire le choix d’un art attaché à la finitude de l’homme. Ce voyage dans les lointains intérieurs nous paraît plein de promesses.


Joe Ryczko.


(Illustrations: de haut en bas, peinture aborigène, Joe Ryczko, Jean Vodaine, Ian Pyper, Jean-Pierre Sokolowski, Michel Nedjar).


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