[Article paru en 1990 dans les Friches de l'Art.]
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mardi 14 décembre 2010
Côte d'alerte.
Les effets de la passion sur le jugement sont amplement connus pour qu'on ait à y revenir. Aussi légitime qu'elle soit, la passion trouble le bon sens et altère parfois la lucidité. C'est pourquoi, la sympathie qu'on éprouve pour les amateurs d'art brut, ne nous dispense pas de les appeler parfois à plus de rigueur, ou à plus de discernement.
Le regain d'intérêt pour l'art brut génère de singulières dérives. Point trop n'en faut, car on finira un jour par vouloir nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Le zèle déployé par les uns est, pour le moins, de nature à entretenir une certaine confusion. tandis que d'autres, aveuglés par leur foi de nouveaux convertis, ont tendance à encenser n'importe quel gribouillis, ou le moindre bricolage dès l'instant qu'il est le fait d'hommes du commun. Cette systématisation prête quelquefois à sourire. Bien souvent, il m'arrive de ne point partager du tout ni ces engouements, ni ces enthousiasmes. Nous ne saurions nous contenter d'approximations hâtives. De même, il est pénible de voir des amateurs se complaire dans des attitudes d'entomologiste, ou s'enliser dans les méandres de la pensée de Dubuffet citée à tout bout de champ. Il y a des formes d'intégrisme contre lesquels il vaut mieux se prémunir. En toute chose, il faut savoir distinguer l'esprit et la lettre. Ainsi, ce n'est pas parce qu'une personne "inculte" se met soudain à créer qu'elle produit nécessairement une oeuvre extraordinaire! Les miracles requièrent des recettes beaucoup plus mystérieuses... Pour un Aïni, un Carmeil, un Modrego, combien de créateurs médiocres ou de peu d'intérêt ? Aussi utiles qu'ils soient, les multiples ateliers d'expression en apportent chaque jour la preuve évidente. D'ailleurs, l'homme du commun à l'ouvrage ne court pas les rues! Croyez-m'en! Et s'il existe, encore faut-il aller le débusquer sur son terrain de prédilection, dans son biotope oserais-je dire. Traque ardue qui exige de la patience, un regard avisé et le goût des chemins de traverse. Et quoi qu'on dise, la vocation de braconnier se perd...
Un chasseur de mes amis me racontait un jour que les faisans d'élevage lâchés dans la nature venaient volontiers picorer dans sa basse-cour pour peu qu'on y jette du grain. C'est parfois la même chose avec certains artistes... Créateurs qu'on voudrait, bien entendu, faire passer pour d'authentiques artbrutistes, alors qu'ils sont nourris, voire gavés d'art cultivé. Il semble en effet qu'on accole un peu vite l'étiquette art brut à des oeuvres qui ne le méritent pas. Cet usage intempestif, s'il abuse certains, m'indispose grandement. Prenons garde que chemin faisant, des faiseurs recyclés ne viennent se mêler à la cohorte des arbrutistes pour répondre à un marché insatiable, toujours à la recherche de nouveaux créneaux à investir. La vogue de l'art naïf nous a malheureusement habitué aux pires dévoiements et aux pratiques les plus contestables.
[Article paru en 1990 dans les Friches de l'Art.]
[Article paru en 1990 dans les Friches de l'Art.]
vendredi 9 avril 2010
Alain Lacoste. "Les lacosteries".
Article paru dans "Les Friches de l'Art" numéro 15.
J’ai toujours aimé ses compositions hardies. Ses lacosteries pleines de drôlerie ou de pure fantaisie m’enthousiasment. Le personnage facétieux, parfois loufoque, mais qu’on devine austère, aime à manier la plume. Ses aphorismes, ses sentences, ses pensées calamiteuses font mouche. Ses propos à la fois lucides, légers, et graves révèlent une personnalité des plus insolites. Lacoste a le goût de la voltige et cultive l’art de la pirouette. L’homme redoutable, promène un regard sans concession sur la création contemporaine et sur lui-même. Attitude certes mal commode mais combien salutaire.
Joe Ryczko.
A découvrir ci-dessous, quelques écrits et dessins d'Alain Lacoste:
Pierre peint le cœur des pierres.
Pétrir, pétrification, putréfaction.
La mer a besoin de la plage pour devenir artiste.
Ecolos, laissez nous quelques déchets.
Ce qui est arrivé est trop évident.
Pousser l’anthropomorphisme jusqu’à l’absurde.
Mon problème, ce n’est pas le multiple, c’est le singulier.
Gargantua de papier.
Grand pendeur d’andouilleries.
Certains jours on grapille dans l’atelier.
Imiter la nature non dans sa relativité mais dans ses procédés (les montagnes, les plages, les racines).
Trop de blanc nuit.
Dans la précipitation on fait les meilleures choses.
Les artistes romans eux aussi, ils faisaient les arbres comme des feuilles. La feuille n’est pas l’arbre mais le résumé.
La bûche a déjà une forme de flamme.
Nos armoires ont toujours grincé, Dieu merci.
Alain Lacoste.

mardi 5 janvier 2010
Gabrielle Decarpigny.
Article paru dans "Les Friches de l’Art " numéro 32.Elle tient une boutique de jouets à Bagnères de Bigorre, aux pieds des Pyrénées. Elle ignore tout du monde de l’art. Entre deux clients, dans l’arrière boutique, à l’abri du regard des autres, Gabrielle Decarpigny se livre à un singulier rituel. Elle s’installe à une table, se saisit d’un bout de carton ou d’une feuille de papier et attend. Bientôt sa main s’anime, à son insu, et trace d’étranges dessins. Elle crée sous dictée, sans idée préalable, ne sachant où elle va. Une force l’habite et prend possession de sa main : en quelques minutes elle décrit des volutes, des arabesques, des enchevêtrements d’où apparaissent des visages ou des silhouettes.
Au début, elle était quelque peu effrayée par les
résultats obtenus et se gardait bien d’évoquer ces expériences. Mais rassurée par une amie qui lui parle d’écriture automatique et de création médiumnique, elle va continuer à pratiquer ces séances durant des années, mais toujours dans le plus grand secret, tout en se posant maintes questions sur l’origine et le sens de ses dessins bizarres. 
Un de ses proches, devenu internaute, lui parle un jour d’une galerie genevoise qui expose des œuvres curieuses. Un contact est pris avec Flora Berne. C’est le début d’une aventure nouvelle, tandis que le mystère Decarpigny demeure.
Joe Ryczko.
(Illustrations: Gabrielle Decarpigny. En haut: "les foules"; au milieu et en bas: "les entrelacs". Source: http://www.gabriellede.com/)
Cliquez ICI pour accéder au site de Gabrielle Decarpigny.
De l'art paléolithique contemporain.
Article publié dans "Les Friches de l'Art" numéro 34.« Bien des paléontologues humains ou des préhistoriens sont en fait des poètes. Seulement, ils ne l’avouent pas toujours ».
André Leroi-Gourhan.
L’aube de l’art se situe sans doute au paléolithique supérieur. Mais ses origines sont plus anciennes encore et resteront à jamais ignorées. Quelques créateurs contemporains, qui s’efforcent de remonter aux sources de l’art, tentent de recréer, de restituer ce qu’ils s’imaginent être les premiers balbutiements de l’art.
Nous ne connaîtrons, bien sûr, jamais la réalité de celui-ci. Toutefois, rien ne nous interdit de l’imaginer. Le paléolithique constitue ainsi une prodigieuse source d’inspiration. Un formidable stimulus. Un temps mythique qui excite l’imagination et la rend propre à réinventer, à recréer l’art élémentaire d’alors. Plutôt que de penser le renouvellement de l’art occidental à partir de modèles extérieurs comme ce fut le cas au début du vingtième siècle, il est possible de tenter de le faire à partir de l’art paléolithique, ou de l’art supposé tel. Car si nous connaissons la réalité concrète de l’art océanien, de l’art africain ou de l’art aborigène australien grâce aux collections visibles dans nos musées, il n’est guère aisé de se faire une idée exacte de ce que fut réellement l’art paléolithique. En effet, nous n’en connaissons que des bribes, ou de rares témoignages. Certes, des peintures pariétales,
des gravures subsistent et quelques sculptures ont été découvertes ici ou là. Toutefois, la totalité des œuvres réalisées sur des supports périssables a disparu à tout jamais. Mais c’est précisément cette ignorance, cette rareté, cette connaissance lacunaire de l’art paléolithique, qui constituent puissamment l’imagination. Cette recherche aléatoire d’un art archaïque, que par goût du jeu et par référence à Joseph Delteil, nous appelons paléolithique contemporain, joue aujourd’hui le rôle dévolu à l’art nègre au siècle précédent. Il faut y voir le moyen de recréer l’art de ce temps. Ce que nous ont enseigné les cultures extra-européennes a fécondé l’art du vingtième siècle. Il nous faut tenter de trouver ce que peuvent nous apporter les cultures européennes du passé lointain. Ultime quête pour un nouveau recommencement. Ce retour à l’archaïsme, perceptible dans tout l’art actuel,
se révèle être une manière de contester la modernité dans sa forme techniciste, rationaliste, et matérialiste. C’est aussi, pour l’artiste, l’occasion de repenser son rapport au monde et de se mettre en harmonie avec lui. La fonction de l’art n’est elle pas d’ouvrir le champ de la conscience à autre chose que la perception rationnelle de la réalité? Dans un monde en proie au désenchantement, se fait sentir le besoin de réintroduire une part de rêve, de magie, de mystère dans l’art. Renouer avec des supposées traditions esthétiques fort éloignées dans le temps et situées dans un autre espace culturel serait donc une façon d’en finir avec la tyrannie de l’innovation, de s’affranchir de la recherche de la nouveauté pour la nouveauté. Cette préoccupation est partagée par nombre de créateurs contemporains dont la démarche se nourrit de la nostalgie des temps passés ou la transcendance du divin imprimait
la trace du sacré dans l’œuvre la plus humble. L’homme a besoin d’un art à son échelle dans lequel il puisse retrouver une dimension spirituelle.Joseph Delteil, en s’installant à la Tuilerie, rêvait de redevenir le premier homme. C’est là qu’il rédigea son livre fameux intitulé « la cuisine paléolithique ». « C’est la cuisine qui apparaît dès le commencement, par pur instinct, simple appétit, entre l’homme et le monde » écrivait-il alors. « La civilisation moderne, voilà l’ennemi ! Il s’agit de redevenir des sauvages, vierges de sens et d’esprit comme au premier matin » ajoutait-il avec le brio que nous lui connaissons. Ce qu’il préconisait pour l’art du manger, nous le revendiquons pour les arts plastiques. C’est dans cet esprit-là que nous avons choisi d’utiliser le terme de
paléolithique pour qualifier cette démarche artistique néo-primitiviste. C’est aussi une manière d’en finir avec le concept d’avant-garde complètement dépassé, et de faire un pied de nez à l’histoire de l’art. En la matière, tout indique que l’évolution s’effectue sur un mode buissonnant et non pas linéaire. Privilégier cette recherche, c’est faire le choix d’un art attaché à la finitude de l’homme. Ce voyage dans les lointains intérieurs nous paraît plein de promesses.Joe Ryczko.
(Illustrations: de haut en bas, peinture aborigène, Joe Ryczko, Jean Vodaine, Ian Pyper, Jean-Pierre Sokolowski, Michel Nedjar).
Cliquez ICI pour vous rendre sur le site de Ian Pyper.
Cliquez ICI pour accéder au site de Michel Nedjar.
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